Derrière le marteau du commissaire-priseur

Les salles de ventes aux enchères horlogères ont quelque chose d’unique. Ce n’est pas le calme feutré des galeries d’art contemporain, ni l’agitation d’un marché aux puces. C’est un espace à part — tendu, silencieux par intermittences, traversé de petits signes qui valent des fortunes. Un hochement de tête. Un doigt levé. Un numéro de paddle imperceptiblement agité.

J’y suis allée pour la première fois il y a cinq ans, en journaliste curieuse qui croyait que les enchères horlogères, c’était pour de vieilles Rolex et des collectionneurs en blazer. Je me suis trompée sur à peu près tout.

Intérieur de la salle des ventes de Sotheby's avec enchérisseurs présents, écrans en ligne et personnel téléphonique

Façade du bâtiment Christie's Amsterdam, maison de vente aux enchères classée monument national néerlandais


Anatomie d’une vacation horlogère

Une « vacation » — c’est le terme technique pour une session de ventes aux enchères — dure généralement une demi-journée à une journée complète. Les maisons spécialisées en horlogerie comme Phillips et Christie’s organisent deux grandes vacations par an à Genève (en mai et novembre), rythmées par les Salons horlogers.

Avant la vacation : l’exposition. Le public peut examiner les montres en main propre pendant les deux ou trois jours précédant la vente. C’est là que tout se joue pour un acheteur sérieux : loupe à la main, on inspecte les cadrans, on contrôle l’état de la lunette, on vérifie la présence de la boîte et des papiers. Les experts de la maison de vente sont présents et répondent aux questions — jusqu’à un certain point.

Pendant la vacation : la tension. Les lots défilent à un rythme soutenu : environ deux minutes par montre. Le commissaire-priseur annonce le lot, l’estimation (fourchette basse et haute), et ouvre les enchères. Les acheteurs en salle rivalisent avec les enchères téléphoniques (représentées par des employés de la maison au fond de la salle) et les offres internet en temps réel.

Il y a une pression psychologique réelle. Voir quelqu’un enchérir contre vous, sentir que vous êtes à deux pas de rater une pièce rare — l’adrénaline est palpable. J’ai vu des gens se faire emporter par l’enthousiasme et surpayer de 30 %. Ce n’est pas rare.

Les frais acheteur. C’est l’élément que les novices oublient systématiquement. Les maisons prélèvent un « premium acheteur » sur le prix d’adjudication — généralement autour de 26 % chez Phillips et Christie’s pour les lots de moins de 500 000 CHF. Une montre adjugée à 10 000 € vous coûte en réalité 12 600 €. Intégrez toujours ce calcul dans votre budget.


Les grandes maisons et leurs personnalités

Phillips Watches — La référence absolue

Phillips est devenue en moins de dix ans la première maison de ventes aux enchères horlogères au monde, devant Christie’s et Sotheby’s. Le tournant : les deux ventes de la collection Paul Newman en 2017, dont la Rolex Daytona personnelle de Paul Newman adjugée à 17,75 millions USD — un record mondial absolu pour une montre.

Ce qui fait la réputation de Phillips : le soin apporté aux catalogues. Chaque montre est documentée avec une rigueur quasi académique. Les experts — dont Aurel Bacs, l’un des commissaires-priseurs les plus respectés de la profession — connaissent chaque référence dans ses moindres détails.

Leurs ventes se tiennent à Genève, Hong Kong, New York et Londres. Les catalogues Phillips sont des objets de collection en eux-mêmes.

Christie’s Watches — L’histoire et le prestige

Christie’s a une histoire horlogère qui remonte aux années 1980, quand les Patek Philippe et les Rolex commençaient à passer en salle. Leur point fort : les collections privées importantes et les pièces de succession. Certaines des ventes les plus importantes de montres de manufacture ont eu lieu chez Christie’s.

Leur bureau de Genève est dirigé par des spécialistes qui entretiennent des relations de longue date avec les grandes familles de collectionneurs européens et asiatiques.

Drouot — La surprise française

Drouot à Paris est un monde à part. C’est une place de marché décentralisée — une soixantaine de maisons de ventes différentes opèrent sous le même toit, à Richelieu-Drouot. L’ambiance est radicalement différente de Genève : moins glamour, plus populaire, avec de vraies surprises à la clef.

Des montres de qualité y passent régulièrement, souvent issues de successions provinciales dont les héritiers ignorent la valeur réelle. C’est là que des collectionneurs avisés ont encore la chance de trouver des pépites — à condition d’avoir fait leurs devoirs sur l’authenticité.


Les stratégies d’enchères

Après cinq ans de salles de ventes et des dizaines de vacations suivies, voici ce que j’ai observé des acheteurs les plus habiles.

Fixer sa limite avant d’entrer. Les meilleurs collectionneurs entrent dans la salle avec un chiffre gravé dans la tête : leur maximum absolu, frais inclus. Ils ne le dépassent jamais. La discipline est la première qualité d’un enchérisseur.

Enchérir tôt ou très tard. Les acheteurs expérimentés interviennent souvent très tôt dans un lot (pour décourager la concurrence dès le départ) ou attendent la dernière seconde (pour ne pas révéler leur intérêt). Les enchères progressives, timides, « à tâtons », créent de l’émulation et font monter les prix.

L’offre avant la vente. Si une montre vous intéresse vraiment, il est possible de faire une offre à la maison de vente avant la vacation — ce qu’on appelle une « best bid ». Si le lot ne trouve pas preneur, la maison peut vous contacter. C’est une stratégie discrète qui évite l’adrénaline de la salle.

Les téléphones et internet. Les enchères téléphoniques permettent de participer sans se déplacer — utile pour une vacation à Genève quand on est à Paris. Les plateformes en ligne (Invaluable, Drouot Live) permettent de suivre et d’enchérir en temps réel. Le risque : ne pas sentir l’atmosphère de la salle, qui influence parfois les prix.


Ce que les catalogues ne disent pas

Les estimations de vente sont souvent basses. C’est délibéré : une montre estimée 10 000-15 000 € qui part à 25 000 € fait une meilleure image qu’une montre estimée 20 000-25 000 € qui part au même prix. Les maisons de vente jouent sur la psychologie de la « bonne affaire ».

Les « réserves » — le prix minimum en dessous duquel le vendeur refuse de vendre — sont secrètes mais généralement fixées au tiers inférieur de l’estimation. Une montre estimée 10 000-15 000 € ne sera donc pas vendue en dessous de ~8 000 €.

Et les pros du marché secondaire sont là, dans les derniers rangs, impassibles. Ce sont eux qui font les prix sur les pièces vraiment rares. Le collectionneur amateur joue sur leur terrain. Ce n’est pas une raison de ne pas jouer — mais de jouer en sachant contre qui.


Conclusion : une école à soi seule

Assister à une vacation horlogère, même sans acheter, est l’une des meilleures formations qu’un passionné puisse s’offrir. En deux heures, vous observez le marché en temps réel, vous apprenez quelles références font monter les enchères et pourquoi, vous saisissez la subtilité des états de conservation. Drouot propose des vacations accessibles au grand public. Phillips et Christie’s organisent des expositions gratuites avant leurs grandes ventes. Il serait dommage de s’en priver.

— Diane B.