Le rap a toujours eu un rapport viscéral à l’objet. Pas par superficialité — par nécessité narrative. Dans une culture née dans des quartiers sans argent, exhiber une Rolex au poignet, c’était une déclaration politique autant que stylistique. Et à l’opposé, dans les squats punk des années 80, clipper une Casio F-91W à son poignet crasseux, c’était exactement le même geste — une affirmation d’identité contre l’ordre établi. La montre n’est pas qu’un outil pour lire l’heure. C’est un signe.

J’ai passé des années à trader, à voir des types en costume à 5 000 balles qui ne comprenaient pas pourquoi leur Rolex Daytona dorée ne les rendait pas respectables. Et j’ai vu des gars du Bronx avec des Day-Date diamantées qui incarnaient quelque chose de réel, d’authentique. Le rapport entre la musique et la montre, c’est ça : pas le prix, mais ce que l’objet signifie dans son contexte culturel.

Hip-hop et Rolex : du ghetto à l’autel

Rolex Submariner 16613 bicolor or et acier, icône de l'horlogerie portée dans la culture hip-hop

L’histoire commence dans les années 1970, dans le Bronx. DJ Kool Herc — pionnier absolu du hip-hop — mixe ses break beats dans des appartements et des parcs publics. La montre n’est pas encore au centre de l’histoire. Ce qui compte d’abord, c’est la survie, la créativité avec des moyens minimes.

Mais dès la fin des années 1980, quelque chose bascule. LL Cool J pose pour une photo de presse en 1987 avec une Gruen Gold Nugget au poignet — un signal discret mais réel que le rap commence à s’intéresser aux symboles de réussite matérielle. La Rolex arrive comme une évidence culturelle : la marque la plus reconnaissable au monde, celle que tout le monde identifie même sans connaître l’horlogerie.

Tupac Shakur a construit une relation presque mystique avec la Rolex. Sa Day-Date Presidential — la montre des présidents, littéralement — était une réappropriation symbolique du pouvoir. La légende veut que ce soit le Notorious B.I.G. lui-même qui lui ait offert sa première Rolex, dans les premières années d’une amitié qui tournerait tragiquement au conflit. Cette montre portée par Pac devient doublement chargée quand on connaît la suite.

Biggie, lui, a décliné la Rolex à sa façon : diamants partout, cadran pavé, bracelet serti. Dans “Cars, Sex, Rolex” avec Grand Puba (1993), il pose les bases d’un lexique. “Put your Rollies in the sky, wave ‘em side to side” — un vers qui n’a rien de subtil et c’est exactement son génie. La Rolex comme signal de reconnaissance entre ceux qui ont réussi à sortir.

Jay-Z a porté cette culture à un autre niveau d’intelligence. Lui n’a pas juste porté des montres — il a appris à les choisir, à les connaître. Dans “Otis” (2011) avec Kanye West, il balance une référence à Hublot qui fait mouche. Mais sa vraie contribution, c’est d’avoir compris avant les autres que la montre de luxe peut être un investissement intellectuel, pas juste une démonstration de richesse. Sa collection aujourd’hui inclut des pièces rares — Audemars Piguet Royal Oak, Patek Philippe — qui parlent une langue horlogère sophistiquée, pas juste du bling.

La Rolex dans le rap n’a jamais été une question de bon goût selon les critères bourgeois. C’était une question de légitimité sur ses propres termes.

Punk, grunge et la contre-culture Casio

Casio F-91W en gros plan, montre digitale à moins de 20 euros, anti-icône des sous-cultures punk et grunge

Pendant ce temps-là, dans un registre radicalement différent, une autre sous-culture faisait de la montre un manifeste inverse.

Le punk britannique des années 1970-80 n’avait que faire du luxe. La Casio F-91W — lancée en 1989, à moins de 20 euros — est devenue l’icône parfaite d’une esthétique anti-consommation. Pas parce qu’elle était la seule option abordable, mais parce qu’elle était délibérément choisie comme symbole d’indifférence aux codes du statut.

La F-91W mesure 35,2 mm, pèse 21 grammes, dure 7 ans sur une pile. C’est un chef-d’œuvre de fonctionnalité brute. Le critique design Stephen Bayley l’a qualifiée de “modest masterpiece”. Dans les scènes punk et grunge, la porter c’était dire : je ne joue pas à votre jeu.

Le grunge américain des années 1990 a prolongé cette logique. Kurt Cobain et ses contemporains cultivaient une esthétique de l’usé, du cheap assumé. La Casio F-91W — ou son équivalente, la G-7900 — sur un poignet en flanelle, c’était une déclaration aussi forte qu’une Rolex en diamants dans l’autre camp. L’anti-statut comme statut ultime.

Ce n’est pas un hasard si la F-91W est redevenue un objet culturellement chargé ces dernières années, avec les générations plus jeunes qui la choisissent délibérément comme “anti-luxury icon” face à l’explosion des prix du luxe. La montre à 17 euros comme protestation silencieuse.

G-Shock a lui aussi joué un rôle dans les sous-cultures musicales, avec Casio qui a collaboré avec le Museum of Youth Culture sur une pièce mettant en lumière les scènes Skinhead, Rave et Punk britanniques. La robustesse militaire du G-Shock parlait directement aux cultures de la résistance.

Tyler, the Creator et le tournant Cartier

Cartier Santos bicolor or et acier sur écrin rouge, symbole du tournant dress-watch dans la culture hip-hop

Si le hip-hop et la Rolex, c’est une histoire de 40 ans bien documentée, Tyler, the Creator a opéré quelque chose de vraiment intéressant : il a cassé le code.

Tyler ne porte pas de Rolex. Il ne porte pas de Patek Philippe sertie de diamants. Sa collection est entièrement articulée autour de Cartier — et pas les pièces les plus imposantes. Des dress watches petites, des Tank, des pièces vintages étranges des années 1980. Sa collection comprend notamment un Cartier Crash (la référence déformée née dans les années 1960), un Coulissant en or jaune avec mouvement LeCoultre Duoplan, un Obus des années 1980 acheté aux enchères à Monaco en 2021, une Baignoire avec inscription “London”, et un Santos-Dumont monté sur cuir rose flashy.

Ce qui frappe chez Tyler, c’est sa philosophie d’usage. Il porte ses montres dans la piscine, à vélo, en concert. “I perform in my watches. I’ll jump in the water. I’ll bike with them. I sweat in them”, explique-t-il. Il ne remonte même pas la plupart de ses montres mécaniques — comme Andy Warhol qui ne changeait jamais les piles des siennes. Ce rapport décomplexé, presque irrespectueux selon les standards horlogers traditionnels, est en réalité la démonstration la plus authentique de l’amour de l’objet.

Son influence est réelle : des observateurs ont noté que son goût pour les Cartier a contribué à la flambée des prix des pièces vintages de la maison française sur le marché secondaire. Le Crash — une forme expérimentale longtemps ignorée des collectionneurs mainstream — est devenu extrêmement coté en partie grâce à sa visibilité sur le poignet de Tyler (et de Kanye West avant lui).

Ce tournant s’inscrit dans une tendance plus large : Bad Bunny, Timothée Chalamet et d’autres figures culturelles choisissent maintenant des montres habillées, féminines ou vintage plutôt que les sports watches en acier qui ont dominé la décennie 2010. Tyler en est un précurseur.

La culture DJ : entre Rolex et Zenith

DJ aux platines lors d'un événement hip-hop, culture du turntablisme

La scène DJ mérite une mention spéciale, parce qu’elle a une relation à la montre qui est fonctionnelle avant d’être symbolique.

Carl Cox — légende absolue de la techno ibizienne — a une histoire fascinante avec les montres. Avant l’ère numérique, il utilisait la trotteuse de sa montre pour calculer les BPM des vinyles qu’il allait mixer. La montre était littéralement un outil de travail. Il a toujours acheté ses montres lui-même, sans sponsoring — jusqu’à ce que Zenith finisse par le contacter après avoir découvert sa collection. Leur collaboration a produit une pièce qui traduit authentiquement ce rapport au temps comme instrument musical.

DJ Snake a collaboré avec Hublot pour une Big Bang limitée à 100 exemplaires, avec un boîtier en titane iridescent censé évoquer l’ambiance laser des concerts électro. DJ Khaled se balade régulièrement avec une Rolex Daytona hors-catalogue au poignet. L’esthétique DJ de la scène hip-hop/EDM mainstream a rejoint le luxe horloger — parfois avec plus ou moins de subtilité.

Mais il reste une rupture franche entre les DJs de la culture club/techno underground (qui peuvent porter une G-Shock comme badge d’appartenance à une scène qui se méfie du faste) et les DJs-stars qui ont adopté les codes du rap luxueux.

Ce que la montre dit de toi

Ce qui est fascinant dans ces trajectoires parallèles, c’est que la montre fonctionne toujours comme un signe — mais ce signe est entièrement déterminé par son contexte culturel.

Une Rolex Day-Date en or sur le poignet d’un rappeur new-yorkais des années 1990 et la même montre au poignet d’un banquier genevois disent des choses radicalement différentes. L’objet est identique, mais la sémantique est opposée. Dans un cas, c’est une victoire arrachée à un système hostile. Dans l’autre, c’est la confirmation d’une appartenance à l’ordre établi.

La Casio F-91W sur le poignet d’un punk londonien et la même montre sur le poignet d’un ingénieur qui la choisit pour sa durabilité : même objet, sens différents.

Le rap n’a pas découvert la montre de luxe — mais il lui a donné une dimension émotionnelle et politique que l’horlogerie traditionnelle n’avait jamais revendiquée. Et Tyler, the Creator a prouvé qu’on pouvait aller plus loin : transformer une collection de Cartier en objet d’art personnel, en extension de sa personnalité créative, sans jamais se soucier des codes du collectionneur classique.

Comme nous l’avions exploré dans Montres de cinéma : de la Submariner de Bond à la Casio de Walter White, la montre de fiction ou de scène révèle quelque chose que la montre de tous les jours masque : son pouvoir de signification pure.

J’ai restauré beaucoup de mouvements dans mon atelier. Des Rolex vintage des années 1960, des Cartier à remettre en état. Ce qui m’a toujours frappé, c’est que ces objets arrivent chargés d’une histoire qu’on ne connaît pas. Le hip-hop a rendu cette charge visible, publique, revendiquée. C’est peut-être ça sa contribution la plus durable à la culture horlogère.

— Nicolas P.