Une génération connectée qui choisit l’analogique
C’est un paradoxe qui ne cesse d’intriguer les professionnels de la montre : la Gen Z, cette génération qui a grandi avec l’iPhone dans la main et TikTok dans la tête, se rue sur des garde-temps fabriqués avant même sa naissance. Des Omega Seamaster des années 70, des Cartier Tank des années 80, des Seiko automatiques patinés par le temps. Des objets qui ont tourné sur les poignets de leurs grands-parents. Et pourtant, jamais le marché vintage n’a autant attiré les moins de 30 ans.
Moi-même, à 24 ans, j’ai craqué il y a deux ans pour une Tissot Visodate des années 60 dénichée sur une brocante en ligne. Je porte aussi une Apple Watch au quotidien. Non, il n’y a pas de contradiction. Et je ne suis clairement pas la seule.
Ce que disent les chiffres
Le rapport Chrono24 x Fratello publié en octobre 2025 est formel : la Gen Z bouleverse le marché secondaire des montres de manière spectaculaire. Les achats de montres habillées par les moins de 28 ans ont bondi de 44 % depuis 2018, contre 29 % pour les autres tranches d’âge. Ces montres dites “dress watches” représentent aujourd’hui 12 % de tous les achats Gen Z — c’est la part la plus élevée de tous les groupes démographiques.
Plus frappant encore : la part de marché de Cartier chez la Gen Z est passée de 1,7 % à 6,8 % en sept ans, soit une multiplication par quatre. La Cartier Tank, née en 1917, n’a jamais été aussi populaire auprès des 18-28 ans. Tout ça parce que Timothée Chalamet l’a portée à quelques award shows ? En partie. Mais pas que.
Selon une étude relayée par JCK Online, environ 80 % des acheteurs Gen Z acquièrent leur première montre de luxe auprès de revendeurs de seconde main. Et 38 % d’entre eux envisagent d’acheter une montre d’occasion dans les 12 prochains mois — contre seulement 17 % des Baby Boomers.

TikTok et Reddit : les nouvelles grandes écoles de l’horlogerie
Si tu veux comprendre pourquoi un ado de 19 ans sait faire la différence entre un calibre ETA 2824 et un mouvement maison, regarde TikTok. Le hashtag #WatchTok cumule des centaines de millions de vues. Des créateurs décryptent des garde-temps rares, partagent leurs trouvailles de marché aux puces, comparent l’authenticité de cadrans faded en mode ultra-geek — et tout ça en moins de 90 secondes.
Robb Report le notait : une communauté de collectionneurs experts s’est taillé une niche solide sur TikTok, attirant des jeunes qui ne peuvent pas encore s’offrir une Rolex neuve mais qui apprennent à en rêver de façon éclairée. L’approche est personnelle, éducative, communautaire — aux antipodes de la pub traditionnelle de la haute horlogerie.
Sur Reddit, le subreddit r/Watches est un eldorado du conseil. Avant d’acheter, les jeunes collectionneurs y postent des photos de leur future acquisition pour recueillir l’avis de la communauté. WatchExchange (r/WatchExchange) est devenu l’une des places de marché les plus fiables pour acheter et vendre entre particuliers, avec des systèmes de réputation très sérieux. On y croise autant de débutants qui cherchent leur première Seiko que de collectionneurs chevronnés qui cèdent une pièce rare.

L’effet “deep dive” de l’algorithme
Ce que l’algorithme TikTok a de particulièrement puissant pour la montre vintage, c’est l’effet rabbit hole. Tu regardes une vidéo sur une Omega Speedmaster “Moonwatch”, l’algo t’en propose une autre sur les variantes de cadrans des années 60, puis une autre sur comment détecter les faux… Deux heures plus tard, tu es un expert et tu as envie d’acheter. C’est exactement le parcours qu’ont vécu des milliers de jeunes collectionneurs.
Le vintage comme acte militant
Mais l’attrait ne s’explique pas uniquement par des algorithmes. Il y a quelque chose de plus profond. Pour beaucoup de mes contemporains, porter une montre de 50 ans est presque un acte politique.
“Acheter vintage, c’est refuser la fast fashion horlogère”, m’explique Lucas, 26 ans, étudiant en design à Lyon, qui collectionne les Seiko depuis trois ans. “Une montre qui a déjà 40 ans de vie devant elle, c’est l’opposé du jetable.”
Cette dimension éthique est réelle. Le marché de l’occasion ne génère pas de nouvelle production, pas de nouvelles ressources minières, pas de nouveaux déchets. Dans une génération qui s’est politisée autour du changement climatique, acheter une montre qui a déjà duré 50 ans et qui durera encore 50 autres, c’est cohérent avec ses valeurs.
Il y a aussi la question de la singularité. Dans un monde où tout le monde porte la même smartwatch grise avec le même interface carré, une Seiko 5 des années 70 avec son cadran faded unique — légèrement décoloré par le temps d’une façon que personne ne peut reproduire — est une déclaration d’identité.

La mécanique comme fascination
Au-delà des valeurs, il y a la fascination pure pour l’objet mécanique. Une génération qui a grandi entourée de technologie numérique découvre avec émerveillement qu’une montre peut fonctionner sans batterie, sans puce, sans connexion — juste avec des ressorts et des engrenages.
“J’ai acheté une montre à remontoir manuel pour comprendre comment ça marche”, raconte Emma, 22 ans, ingénieure en informatique à Paris. “C’est fascinant de tenir quelque chose d’aussi sophistiqué mécaniquement dans la main. Mon téléphone, je ne comprends pas vraiment comment ça marche. Ma montre, si.”
Cette quête de compréhension, de tangibilité, d’objet qu’on peut réparer et entretenir soi-même, résonne avec d’autres tendances Gen Z : le retour au vinyle, la photographie argentique, le tricot, la cuisine faite maison. Le mécanique comme antidote au virtuel.
Des prix encore accessibles (pour l’instant)
La réalité économique joue aussi un rôle. Le marché de l’immobilier est inaccessible, les salaires d’entrée stagnent, mais une belle Seiko automatique vintage se trouve encore pour 80 à 200 euros sur les plateformes d’occasion. Un Omega de ville des années 70 peut s’acquérir pour 300 à 600 euros. C’est le luxe à portée de salaire de jeune actif.
Les plateformes comme Chrono24, Watchfinder, ou les groupes Facebook dédiés ont démocratisé l’accès au marché secondaire. On peut comparer, vérifier, négocier depuis son canapé. Et la communauté Reddit ou Discord est là pour valider avant d’acheter.
Mais attention : certains segments s’envolent. La cote des Seiko “Holy Trinity” (6139, 6138, 6105) a triplé en cinq ans, en partie sous l’effet de la demande Gen Z. Les Omega Constellation “pie pan” suivent la même trajectoire. Le marché est en train de repricer à la hausse les pièces que cette génération convoite.
Un paradoxe qui n’en est pas un
Alors, paradoxe ou pas ? Je ne crois pas. La Gen Z ne choisit pas le vintage par nostalgie — elle ne se souvient pas des années 70. Elle le choisit parce que ces objets incarnent des valeurs qu’elle défend : durabilité, singularité, artisanat, histoire. Et parce que TikTok lui a appris à les aimer.
La montre mécanique vintage, c’est finalement l’anti-algorithme par excellence : un objet qui existe indépendamment des serveurs, qui ne se met pas à jour, qui ne collecte pas tes données. Il tourne tout seul, depuis 50 ans. Dans un monde qui va trop vite, peut-être que c’est exactement ce dont on a besoin.

— Sarah T.