La montre qui arrête le temps
Avant d’être un objet à porter, la montre est un objet à penser. Et les écrivains, depuis deux siècles, n’ont pas résisté à la tentation d’en faire le symbole le plus dense qui soit — la matérialisation du temps qui passe, de la mort qui approche, de l’amour qui dure ou qui fuit.
Je ne suis pas une universitaire. Je suis quelqu’un qui aime les montres et qui lit beaucoup. Et en relisant mes livres préférés avec un regard horloger, j’ai trouvé des trésors.

Jules Verne et le temps comme instrument de contrôle
Commençons par l’évidence. Dans Le Tour du monde en 80 jours (1872), l’intrigue entière repose sur une montre — ou plutôt sur sa précision et son décalage.
Philéas Fogg est l’homme le plus ponctuel de Londres. Il vit selon une horloge intérieure parfaite. Son aventure autour du monde est une course contre la montre au sens littéral — et le dénouement du roman repose sur une astuce horlogère : Fogg a oublié qu’en voyageant vers l’est, il a gagné un jour sur sa propre montre. Il arrive “en retard” alors qu’il a en réalité gagné le pari.
Verne utilise la montre comme métaphore de la raison positiviste du XIXe siècle : le monde est mesurable, la nature est maîtrisable, le temps est un problème d’ingénierie. Fogg est l’homme-montre : prévisible, précis, et finalement humain malgré lui.
Proust et le temps perdu (mais retrouvé dans un objet)
Marcel Proust n’est pas un auteur horloger au sens narratif. Mais À la recherche du temps perdu (1913-1927) est peut-être le roman le plus obsédé par le temps de toute la littérature française.
Ce qui frappe, dans La Recherche, c’est que le temps proustien n’est pas linéaire comme un cadran d’horloge — il est stratifié, récupérable par fragments, ressuscité par les sens. La madeleine déclenche la remontée du passé, pas une montre. Et c’est précisément parce que la montre ne peut pas sauver Proust : elle mesure ce qui passe, elle ne ressuscite pas ce qui est passé.
Proust décrit pourtant des montres avec précision — les montres des aristocrates qu’il observe dans les salons, les petites horloges des chambres d’hôtel. Ces objets sont des marqueurs sociaux autant que temporels. Posséder une belle montre en 1900, c’est afficher son appartenance à un monde qui dure.
Ian Fleming et la montre comme extension du personnage
Ian Fleming connaissait ses montres. Lui-même collectionnait des pièces de qualité et décrivait les montres de Bond avec une précision qui témoigne d’une vraie passion.
Dans Casino Royale (1953), Bond porte une Rolex Oyster Perpetual. Fleming écrit : “Il avait une vieille montre Rolex en acier qui tenait le coup depuis dix ans.” Ce n’est pas un placement de produit (les placements de produit dans les romans n’existaient pas en 1953) — c’est un choix de caractérisation. Bond porte une montre robuste et sans chichis. Il est efficace, pas ostentatoire.
Fleming est aussi le premier à avoir compris que la montre d’un personnage de fiction révèle sa psychologie plus sûrement que n’importe quelle autre description.
Haruki Murakami : la montre comme objet du désir mélancolique
Murakami m’a appris quelque chose sur les montres que les catalogues horlogers n’enseignent pas : une montre arrêtée est un objet chargé de toute la tristesse du monde.
Dans La Ballade de l’impossible (Norwegian Wood, 1987), les personnages portent des montres dont l’état reflète leur état intérieur. Naoko, le personnage central hanté par la mort de Kizuki, semble vivre hors du temps commun — et la montre, quand elle apparaît, est souvent mentionnée comme une chose étrangère, un repère que le personnage ne parvient pas à habiter.
Murakami a aussi évoqué dans des essais son amour personnel pour les montres de sport japonaises des années 60 et 70 — Seiko et Orient notamment. Pour lui, ces montres représentent une époque où la technologie japonaise était encore artisanale, personnelle, à hauteur d’homme.
Don DeLillo et Umberto Eco : la montre comme philosophie
Deux romanciers postmodernes ont abordé la montre comme objet philosophique.
Don DeLillo, dans White Noise (1985), utilise la temporalité des objets du quotidien — horloges, montres, tickers de supermarché — comme symptôme de l’angoisse contemporaine. Ses personnages sont obsédés par les marcateurs du temps parce qu’ils ont perdu confiance dans la mort. Avoir une belle montre, dans White Noise, c’est une façon de prétendre qu’on contrôle le temps — alors qu’on ne contrôle pas même la mort.
Umberto Eco, plus ludique, a écrit un court essai «Comment voyager avec un saumon» dans lequel il détaille avec une ironie mordante les contraintes du voyageur moderne — horaires, montres, synchronisation. La montre, pour Eco, est un outil de la société organisée, et la société organisée est un ensemble de conventions parfaitement absurdes auxquelles on adhère parce qu’il le faut bien.

Ma bibliothèque idéale du passionné de montres
Si tu veux nourrir ta passion horlogère par la littérature, voilà mes recommandations personnelles :
Romans incontournables : - Le Tour du monde en 80 jours, Jules Verne (1872) — pour comprendre la montre comme instrument de la raison - Casino Royale, Ian Fleming (1953) — pour voir la première description vraiment consciente d’une montre dans un roman d’espionnage - Norwegian Wood, Haruki Murakami (1987) — pour sentir le poids mélancolique d’une montre arrêtée - The Remains of the Day, Kazuo Ishiguro (1989) — pour la montre comme objet de classe et de déférence
Essais et non-fiction : - The Art of Time, Dominique Fléchon — histoire illustrée de la mesure du temps - A Man and His Watch, Matthew Hranek — portraits d’hommes et leurs montres, dont Wes Anderson et son Patek et Jack Nicholson et son Rolex
Ce que les livres m’ont appris sur les montres
Les livres m’ont appris quelque chose que les forums horlogers n’enseignent pas facilement : une montre n’est pas seulement un objet. C’est un prisme à travers lequel on peut lire une époque, une psychologie, une culture entière.
Quand Fogg court pour attraper son train, il court aussi contre une conception du temps. Quand Walter White enfile sa Monaco, il accepte de devenir quelqu’un d’autre. Quand Murakami décrit une montre arrêtée, il parle d’un deuil.
La prochaine fois que tu ouvres un roman, garde un œil sur les poignets des personnages. Tu vas voir des choses que tu n’avais pas vues avant.
— Yasmine K.