J’ai passé quinze ans à trader des produits dérivés. Je sais reconnaître une bulle quand j’en vois une. Et le marché gris des montres entre 2020 et 2022 ? C’était une bulle. Pure, simple, aussi gonflée qu’un Daytona revendu trois fois le prix retail à un Instagrammer qui n’avait jamais ouvert un remontoir de sa vie.
En 2026, la bulle a crevé. Partiellement. Et c’est là que ça devient intéressant pour toi, collectionneur sérieux.
C’est quoi exactement le marché gris ?
Pour être clair : le marché gris n’est pas le marché noir. Il n’y a rien d’illégal là-dedans. On parle de montres authentiques, vendues en dehors des canaux officiels — des revendeurs non agréés, des particuliers, des plateformes spécialisées. Entre fabricant et acheteur final, il y a un intermédiaire non officiel.
Les trois plateformes qui dominent ce marché aujourd’hui :
- Chrono24 : le mastodonte. 560 000 montres listées, 9 millions d’utilisateurs mensuels. La bourse mondiale de la montre.
- Watchfinder & Co. : le modèle britannique raffiné, racheté par Richemont en 2018. Inspection physique, garantie sérieuse.
- Subdial : l’indice de référence, le Bloomberg du marché secondaire. Suivi des prix en temps réel sur les 50 montres les plus échangées.
Ces plateformes ont professionnalisé un marché qui fonctionnait autrefois dans des arrière-salles et sur des forums douteux. C’est une bonne chose — pour l’acheteur comme pour le vendeur.
La bulle 2020–2022 : le film en accéléré
Covid. Liquidités abondantes. Taux zéro. Des gens confinés avec de l’argent et rien à faire. Le résultat : des montres traitées comme des actifs financiers.
Un Submariner Date (ref. 126610LN) — retail à environ 10 000 € — se négociait à 18 000, 20 000 € sur le marché gris. Le Daytona acier (ref. 126500LN) flirtait avec les 38 000-40 000 £ en Grande-Bretagne. Des gens achetaient des Nautilus Patek sans même savoir distinguer un remontage automatique d’un quartz, dans l’unique espoir de les revendre avec une marge de 100 % six mois plus tard.
J’ai vu exactement le même comportement sur les marchés financiers. Ça finit toujours pareil.
2026 : la correction, les opportunités
La correction est réelle, mais elle est partielle et nuancée — comme toujours sur ces marchés.
Ce qui reste en prime
Les classiques en acier de Rolex maintiennent des primes importantes. En avril 2026 :
- Submariner Date 126610LN : retail ~10 000 €, marché gris ~13 500 € (+35 %)
- GMT-Master II “Batman” 126710BLNR : retail ~10 750 €, marché gris ~18 000-19 000 € (+67-76 %)
- Daytona acier 126500LN : retail ~16 200 €, marché gris ~28 000-31 000 € (+70-90 %)
- Nautilus 5711/1A Patek (discontinué) : les annonces partent encore au-delà de 120 000 €
Mais la bulle folle ? Elle est dégonflée. Le Daytona à 40 000 £, c’est fini. Les primes actuelles reflètent une vraie rareté et une vraie demande — pas de la spéculation pure.
Ce qui s’achète sous le retail
C’est ici que ça devient vraiment intéressant. Une large partie du marché des montres de luxe se négocie aujourd’hui en dessous du prix de détail officiel.
Omega : Le Speedmaster Professional Moonwatch (ref. 310.30.42.50.01.001) — retail environ 6 700 € — se trouve régulièrement à 4 600-4 800 € sur Chrono24, soit une décote de 28-30 %. La marque souffre d’une offre abondante chez les revendeurs : Omega a produit largement, et les boutiques sont achalandées.
Tudor : Le Black Bay 58 et le Pelagos se négocient souvent légèrement sous le retail. Tudor a bien performé (+8,6 % de part de marché en 2024) mais les prix retail sont accessibles, et la demande secondaire ne créé pas de prime artificielle.
Patek Philippe — les non-icônes : C’est le cas le plus contre-intuitif.
| Référence | Retail | Marché gris | Économie |
|---|---|---|---|
| 5905/1A Chronographe annuel | 71 600 $ | ~55 000 $ | -23 % |
| 5905R or rose cadran bleu | 88 000 $ | ~75 000 $ | -15 % |
| 5227J Calatrava or jaune | 47 200 $ | ~40 000 $ | -15 % |
Paquet Nautilus et Aquanaut : liste d’attente interminable, primes considérables. Mais les complications moins «instagrammables» de la maison genevoise ? Elles se trouvent en dessous du retail chez un dealer gris sérieux. C’est une aubaine pour le collectionneur qui s’intéresse au mouvement avant de s’intéresser au logo.
Le reste du marché
Le Bloomberg Subdial Watch Index — qui suit les 50 montres les plus échangées par valeur — a progressé de 8 % en 2025. Une remontée saine, structurée. En dehors du top tier (Rolex sports, Patek Nautilus/Aquanaut, AP Royal Oak), la situation est radicalement différente : en moyenne, une montre de luxe hors ces icônes se négocie à -31 % ou pire par rapport au retail sur le marché secondaire.
Stratégie d’achat : neuf vs gris
Voilà la question que tout le monde se pose. Ma réponse, après avoir analysé ce marché comme j’analysais un portefeuille de produits dérivés : ça dépend de ce que tu veux acheter et pourquoi.
Acheter neuf a du sens quand :
- Tu achètes une référence avec longue liste d’attente (Submariner, Daytona) — pas de prime à payer pour attendre, et tu auras la garantie fabricant complète (5 ans chez Rolex, maintenant)
- Tu veux une expérience d’achat propre, traçable, avec un reçu d’un AD
- La montre est pour porter, pas pour vendre — la garantie a une vraie valeur pratique
Acheter sur le marché gris a du sens quand :
- Tu vises les modèles sous le retail — Omega, Tudor, Patek non-sportifs
- Tu veux une référence discontinuée — impossible à trouver neuve
- Tu as les compétences pour évaluer l’état, ou tu passes par une plateforme qui garantit l’authenticité et l’état (Watchfinder, Chrono24 avec acheteurs certifiés)
Les règles d’or du marché gris
- Ne jamais acheter sans boîte et papiers — pour toute montre de valeur, les documents comptent. Sans eux, la revente sera difficile.
- Vérifie l’état du mouvement — demande une vidéo du mouvement en fonctionnement. Une hésitation du balancier, c’est une révision à prévoir.
- Compare les prix sur Subdial — l’indice est public et mis à jour en temps réel. Ne paie jamais une prime que le marché ne justifie pas.
- Méfie-toi des primes sur les éditions limitées artificielles — mon cheval de bataille. Ces trucs ont souvent une prime à l’achat, et une décote dès qu’ils sont portés. C’est rarement un bon investissement.
- La garantie gris n’est pas la garantie fabricant — Watchfinder offre une garantie propre (12 à 24 mois selon les cas), Chrono24 propose un service Buyer Protection. C’est bien. Mais ce n’est pas pareil qu’un SAV Rolex.
Mon verdict en 2026
Le marché gris en 2026, c’est un outil. Ni un ennemi, ni un eldorado. Pour le collectionneur qui sait ce qu’il cherche — qui connaît ses calibres, ses références, ses prix — c’est une porte d’entrée vers des pièces exceptionnelles à des tarifs que les boutiques officielles ne peuvent pas proposer.
La bulle spéculative est derrière nous. Tant mieux. Elle avait pourri l’ambiance, transformé des passionnés en traders du dimanche et des dealers en spéculateurs. Ce qui reste, c’est un marché plus sain, plus fondamental — des gens qui veulent des montres pour les porter, pas pour les flipper.
C’est le marché que j’aime. Celui où un Speedmaster à 4 700 € t’offre une fenêtre sur l’histoire de la conquête spatiale. Celui où une Patek 5905/1A à 55 000 $ te donne accès à une complication annuelle extraordinaire sans la liste d’attente du Nautilus.
Fais ton travail. Apprends les prix. Comprends les calibres. Et achète avec ta tête, pas avec l’algorithme Instagram.

— Nicolas P.