C’était un samedi de novembre 1998. Le marché aux puces de Plainpalais, à Genève, le genre d’endroit où l’on vend des buffets en formica, des collections de timbres et, si on a de la chance, les montres d’un défunt dont les héritiers ne savent pas ce qu’ils ont entre les mains.

Je cherchais une Omega Seamaster pour un ami. Je n’avais pas trouvé la Seamaster. J’avais trouvé autre chose.

Universal Genève Tri-Compax chronographe vintage — la montre aux trois compteurs qui a fait ma collection

La rencontre

Sur une nappe bleue délavée, entre une boîte de boutons de manchettes et un réveil Art déco cassé, il y avait une montre. Boîtier rond, acier, environ 36 mm. Cadran crème aux index bâton, deux petits compteurs à 3 et 9 heures, aiguilles dauphin avec traces de luminova jaunie. Le verre bombé était légèrement éraflé mais intact. Au dos : gravé « UG » dans un écu — le logo d’Universal Genève.

Je l’ai prise dans la main. Elle était froide, lourde pour sa taille, et morte — le mouvement ne tournait pas. La vendeuse — une femme de soixante ans avec des gants de jardinage trop grands — m’a annoncé le prix : « Quatre cents francs. Mon mari la portait. C’était une montre de travail. »

Quatre cents francs suisses. En 1998, c’était environ 1 600 francs français. Je n’avais pas 1 600 francs sur moi. J’avais 850 francs français et un chéquier d’un compte presque à sec.

Je lui ai proposé 400 francs français. Elle a accepté.

Universal Genève : une maison oubliée trop tôt

Pour comprendre ce que j’avais entre les mains, il faut remonter un peu. Universal Genève est fondée en 1894 à Genève par les frères Numa-Emile et Gustav Perret sous le nom « Universal Watch ». Dans les années 1930 à 1950, la maison produit certains des chronographes les plus raffinés et les plus techniques du monde.

Le Compax est la référence simple — deux compteurs, valve tachymétrique ou pulsométrique au rehaut. Le Tri-Compax ajoute un troisième compteur et le calendrier. Le Dato-Compax incorpore une date. L’Aero-Compax est conçu pour les aviateurs avec un double affichage 12/24h.

Ces montres équipent des pilotes, des médecins, des ingénieurs. Elles sont fabriquées avec des mouvements maison (calibres 281, 285, 287) d’une précision et d’une finition qui n’ont rien à envier aux grandes complications de l’époque. Dans les années 1950, une publicité Universal Genève côtoie Rolex dans les magazines américains. La marque est connue. Respectée.

Puis vient la crise du quartz. Universal Genève ne survit pas. La marque passe de mains en mains, se dilue, disparaît des vitrines. En 1998, au marché de Plainpalais, la veuve d’un horloger genevois ne savait pas que son mari portait un objet qui s’échangerait vingt-cinq ans plus tard contre plusieurs milliers d’euros.

Ce que j’avais vraiment acheté

De retour à Paris, j’ai porté la montre chez mon horloger de confiance, rue du Bac. Il a ouvert le boîtier, regardé le mouvement, relevé la tête avec un sourire.

« C’est un calibre 285. Automatique, bileame, circa 1965-1968. Tu l’as payée combien ? »

Quand je lui ai dit, il a hoché la tête lentement. « Elle a besoin d’un service complet. Compte environ 300 francs. Mais après ça, tu as une montre qui va tenir encore cinquante ans. »

Le service a coûté 280 francs. En tout : 680 francs français pour une Universal Genève Compax en parfait état de marche.

Aujourd’hui, une pièce comparable — calibre 285, cadran original non retouché, boîtier conservé — se négocie entre 3 500 et 8 000 € selon l’état et la documentation. Une Tri-Compax de la même période peut atteindre 15 000 €. La Nina Rindt — une Compax photographiée au poignet de la femme du coureur Jochen Rindt — est dans une catégorie à part.

J’ai la mienne depuis vingt-huit ans. Elle est au poignet plusieurs fois par semaine. Le cadran a cette patine crème légèrement inégale qu’on appelle « tropical » dans le jargon des collectionneurs. Les aiguilles sont d’origine — je le sais parce qu’elles ont la même oxydation que les index. Le verre a été remplacé lors du service de 2009, ce qui est la seule concession à l’esthétique d’origine.

Ce que cette histoire m’a appris

Les grandes trouvailles de collection ne ressemblent pas à ce qu’on imagine. Elles n’arrivent pas dans un écrin, avec un certificat et une poignée de main. Elles arrivent froides, mortes, sur une nappe bleue délavée, portées par une femme qui ne sait pas ce qu’elles valent — et qui n’en a peut-être pas besoin.

Le secret, c’est de les reconnaître. Pas le logo. Pas le prix. La qualité intrinsèque du boîtier, la finesse des index, la logique du cadran. Universal Genève avait ça en 1965, et personne ne regardait.

Pour les chasseurs de montres aujourd’hui : Universal Genève prépare un retour depuis 2023, avec la relance du Polerouter et du Compax. Les prix des vintages ont logiquement réagi à la hausse depuis cette annonce. Mais il existe encore des pièces sous-évaluées dans les successions, les vide-greniers provinciaux, les lots non catalogués des petites salles de vente.

Il suffit de regarder. Vraiment regarder.

— Pierre V.