Il fut un temps où l’on choisissait une montre pour son mouvement, son design, son histoire. Aujourd’hui, une autre question s’est glissée dans le processus de choix : comment a-t-elle été fabriquée, et à quel coût pour la planète ? Ce n’est pas une tendance de fond de teint verte — c’est une mutation profonde, portée par une génération de microbrands qui ont décidé de prendre le problème à bras-le-corps.
Si les grandes maisons communiquent sur leurs engagements RSE avec des présentations PowerPoint soignées, ce sont souvent les plus petits acteurs qui vont le plus loin dans la démarche. Moins de contraintes industrielles, plus d’agilité, une sincérité que l’on sent dans chaque choix de matériau. Voici le tour d’une scène horlogère qui mérite d’être regardée de près.
Les pionniers : quand la montre devient manifeste
Awake : des filets de pêche au poignet
Au rayon des origines spectaculaires, Awake s’impose comme l’une des références françaises incontournables. Fondée par Lilian Thibault, la marque a eu l’idée aussi simple que géniale de transformer des filets de pêche abandonnés en boîtiers de montres. Le matériau obtenu — un composite technique à base de nylon recyclé renforcé fibres de verre — est à la fois ultraléger (29 grammes à peine), résistant et, fait remarquable, d’une finesse esthétique surprenante.
Les montres Awake fonctionnent avec un mouvement solaire japonais : pas de pile à changer, pas de déchet supplémentaire. La collection La Bleue a même été portée à l’écran par Emmanuel Macron lors d’un passage sur France 2, symbole de l’engagement français dans la lutte contre le plastique océanique. À partir de 189 €, c’est l’une des entrées les plus accessibles dans l’univers des montres écoresponsables.
ID Genève : le luxe circulaire
À l’autre extrémité du spectre, l’enseigne genevoise ID Genève incarne ce que pourrait être un luxe post-industriel, réconcilié avec ses responsabilités. Chaque montre est fabriquée à partir d’acier inoxydable 100 % recyclé issu de déchets industriels jurassiens. Le cadran en acier recyclé, le verre en saphir recyclé à 70 %, et last but not least : le mouvement ETA 2824, sourcé dans des stocks non utilisés et reconditionné plutôt que fondu et refondu.
Le bracelet, lui, est en Vegea — un textile vegan issu à 80 % du marc de raisin, déchet vinicole, lui aussi valorisé. En octobre 2024, ID Genève a remporté le prix Best Sustainable Watch 2024 aux Temporis International Awards de Zurich. Comptez environ 5 500 CHF pour entrer dans la collection Circular — ce n’est pas un microbrand au sens strict, mais l’approche radicalement circulaire méritait sa place ici.
Matériaux alternatifs : la créativité au service de la planète

Plastique océanique : de la poubelle au bracelet
La marque suédoise TRIWA a fait du plastique océanique son terrain de jeu. Avec sa collection Time for Oceans, elle produit des montres dont le boîtier et le bracelet sont fabriqués à 100 % à partir de plastique récupéré en mer, transformé en granules grâce à l’énergie solaire par la société suisse #tide Ocean Material. Chaque montre vendue équivaut à environ deux bouteilles en plastique retirées de l’océan — la marque a vendu près de 10 000 pièces de cette collection. Prix : entre 149 et 229 dollars.
Chez Baume — la marque durable du groupe Richemont — on joue la carte du modulaire et du choix éco-responsable à la carte : boîtier en plastique recyclé PET, bracelets en coton recyclé, en liège naturel ou en alcantara. Certaines pièces intègrent même des plateaux en vieilles planches de skateboard. Le tout dans une démarche carbone-neutre, avec un partenariat avec Waste Free Oceans.
Liège, bois, acier recyclé : la palette des possibles
Le liège est l’un des matériaux alternatifs les plus fascinants qui s’invitent dans l’horlogerie : naturellement imperméable, léger, biodégradable, il offre une texture tactile immédiatement reconnaissable. Plusieurs microbrands l’utilisent pour les bracelets, voire pour des inserts de boîtier.
L’acier recyclé, lui, n’est plus un gage d’exception — Chopard et Panerai visaient 90 à 95 % d’acier recyclé dans leurs compositions dès 2025 — mais pour les microbrands, l’afficher clairement reste un acte militant. Cédric Bellon, par exemple, propose la CB01 Ti avec un boîtier en titane reconditionné issu de fins de barres non utilisées, un cadran 100 % acier recyclé et un mouvement ETA reconditionné. Son score de circularité dépasse 84 % — soit presque le double de la moyenne industrielle.
Mouvements reconditionnés vs neufs : le vrai débat
C’est peut-être la question la plus clivante de l’écologie horlogère. Faut-il préférer un mouvement neuf, certes plus fiable, mais dont la production consomme ressources et énergie ? Ou un calibre reconditionné, avec son lot d’incertitudes sur la durée de vie mais son empreinte carbone quasi nulle à la production ?
ID Genève et Cédric Bellon ont tranché : ils sourcent des ETA dans des stocks dormants — mouvements neufs, non utilisés, qui auraient sans cela été fondus — et les remettent en service. C’est un angle mort de la durabilité horlogère que peu de marques osent explorer : ne pas créer de nouveaux calibres du tout.
Le débat reste ouvert. Un mouvement neuf haute qualité, conçu pour durer un siècle, a peut-être un meilleur bilan carbone sur le long terme qu’une série de reconditionnements successifs. La réponse honnête est : on ne sait pas encore. Mais la question, au moins, est posée.
Certifications et labels : comment s’y retrouver ?
Le marketing vert est partout. Voici les certifications qui ont réellement du sens dans l’horlogerie :
B Corporation : Solios Watches, fondée à Montréal en 2019, est la première marque horlogère à avoir obtenu la certification B Corp, avec un score de 108,9 points (le minimum requis est 80). Leurs montres solaires en acier inoxydable recyclé incluent un partenariat avec Rainforest Trust : une acre de forêt tropicale restaurée par montre vendue.
Positive Luxury Butterfly Mark : Carl Suchy & Söhne a obtenu ce label après plus d’un an de collecte de données ESG en interne — une démarche qui illustre la rigueur requise.
Responsible Jewellery Council (RJC) : certification de référence pour l’approvisionnement éthique des métaux et pierres, adoptée notamment par IWC.
Labels biomatériaux : pour les composites biosourcés comme le Vegea d’ID Genève ou le Nylon recyclé d’Awake, les certifications sont souvent portées par les fournisseurs de matières (GOTS, OEKO-TEX, etc.) plutôt que par la marque horlogère elle-même.
Un conseil : méfiez-vous des promesses vagues — « fabriqué de manière responsable » sans label tiers ne veut rien dire. Et interrogez toujours ce qui n’est pas certifié.

Recommandations : par où commencer ?
Vous voulez vous lancer dans l’aventure sans vous ruiner ? Voici quelques points d’entrée :
- Awake (à partir de 189 €) : la plus accessible, la plus narrative, la plus française. Idéale pour une première incursion.
- TRIWA Time for Oceans (à partir de ~149 $) : efficace, colorée, engagée. Le plastique océanique transformé en objet du quotidien.
- Solios (autour de 200–300 $) : solaire, B Corp, minimaliste. Pour ceux qui veulent la certification en plus du design.
- eHo (149 €) : petite marque française du Gers, 100 % upcycling de composants horlogers. Artisanale, sincère, confidentielle.
- Baume (à partir de ~550 $) : si vous voulez monter en gamme sans sacrifier la cohérence éco-systémique.
Ces marques n’ont pas les ressources marketing de Rolex ou d’Omega. Leur visibilité repose largement sur le bouche-à-oreille et les communautés en ligne — ce qui, en soi, dit quelque chose de leur authenticité. Pour aller plus loin dans la réflexion sur les microbrands qui réinventent les codes, j’avais exploré les micromarques néo-vintage qui s’imposent en 2026 — une scène complémentaire, pas toujours écolo, mais tout aussi passionnante.
Une écologie qui se porte
Il reste du chemin. L’horlogerie mécanique est structurellement incompatible avec la logique de masse jetable — c’est déjà, en soi, une forme d’éco-conception — mais les mécanismes de production restent gourmands en énergie et en métaux. Les certifications sont encore rares, les data sur les bilans carbone des microbrands souvent lacunaires.
Mais ce qui se passe en ce moment dans cette niche est réel et prometteur. Ces marques prouvent qu’on peut fabriquer un objet séduisant, bien fait, qui raconte une histoire et ne trahit pas la planète. Et franchement, porter un bracelet issu d’un filet de pêche repêché en Méditerranée, c’est un récit que j’ai envie de porter au poignet.
La prochaine fois que tu choisis une montre, pose-toi la question : et si elle venait de là où elle ne devrait plus aller ?
— Diane L.