Il y a quelques années encore, une femme PDG d’une grande maison horlogère relevait de l’exception. Aujourd’hui, elles sont cinq que je veux te présenter — cinq femmes qui ne se contentent pas d’occuper un poste, mais qui redessinent véritablement les contours d’une industrie longtemps pensée par des hommes, pour des hommes. Ce n’est pas un article sur la parité pour la parité. C’est un portrait collectif de femmes qui ont quelque chose à dire sur le temps — et qui le disent avec une singularité absolue.

Chabi Nouri : la stratège de Piaget
En 2017, Chabi Nouri devient directrice générale de Piaget — première femme à occuper ce poste dans la division horlogerie-joaillerie du groupe Richemont. Née à Fribourg d’un père iranien et d’une mère tessinoise, elle a grandi entre les cultures, entre les langues, entre les mondes. Avant Piaget, elle passe dix ans chez Cartier, traverse l’industrie du tabac chez British American Tobacco, puis revient au luxe avec une vision affûtée.
Ce qui m’intéresse chez elle, ce n’est pas son CV impeccable. C’est la manière dont elle a tenu Piaget à distance raisonnable du gimmick — cette tentation permanente dans l’horlogerie de luxe de briller plutôt que de durer. Sous sa direction, la maison lance en 2018 l’Altiplano Ultimate Concept, la montre mécanique la plus fine du monde avec ses 2 mm d’épaisseur. Un exploit technique qui réconcilie l’ADN joaillier de Piaget avec une ambition manufacture sérieuse.
Chabi Nouri a depuis rejoint Bonhams en tant que CEO global — une transition qui dit quelque chose sur la porosité nouvelle entre luxe, maisons de ventes et horlogerie.
Carole Forestier-Kasapi : la reine des complications
Si tu ne connais pas ce nom, c’est peut-être parce que Carole Forestier-Kasapi travaille là où les montres naissent vraiment : dans le mouvement. Pas dans les vitrines, pas dans les campagnes. Dans le métal, les ressorts, les complications.
Née à Paris dans une famille d’horlogers, elle part à 16 ans étudier à La Chaux-de-Fonds — capitale mondiale de la haute horlogerie. Elle fait ses premières armes sur le calibre Zenith Elite 680, rejoint Renaud & Papi en 1993 (manufacture de mouvements compliqués aujourd’hui intégrée à Audemars Piguet), puis atterrit chez Cartier où elle crée plus de vingt calibres originaux. Le tout premier Astrotourbillon de Cartier, en 2010 ? C’est elle.
Elle est aujourd’hui directrice du développement des mouvements chez TAG Heuer, poste qu’elle occupe depuis 2020. En 2021, elle reçoit le Prix Gaïa — la plus haute distinction de l’histoire de l’horlogerie. Elle est la seule femme à avoir intégré le cercle restreint des grands concepteurs de mouvements du XXIe siècle.
Son histoire me touche parce qu’elle n’a jamais eu besoin qu’on lui fasse de la place. Elle a créé la sienne, calibre par calibre.
Cécile Guenat : le design comme langage propre
Chez Richard Mille, une marque qui a fait de l’extrême son langage — matériaux aéronautiques, prix stratosphériques, esthétique quasi-scientifique — Cécile Guenat tient un rôle particulier : elle dirige la création des collections féminines. Et elle l’a fait en refusant la voie facile.
Diplômée de la HEAD (Haute École d’Art et de Design de Genève), elle signe en 2018 la collection Talisman — et surtout la RM 71-01 Tourbillon automatique Talisman, première montre entièrement conçue et supervisée par une femme dans l’histoire de la maison. Le résultat ? Une pièce organique, inspirée de l’art déco et des arts premiers africains, qui n’a rien à voir avec l’idée qu’on se fait d’une « montre pour femme ».
La collection Bonbon qui suit — des boîtiers en forme de sucreries, en or, avec des stones colorées — se vend intégralement en deux jours. Pas malgré son audace. Grâce à elle.
Cécile Guenat est en passe de devenir l’une des figures les plus importantes de la transition générationnelle chez Richard Mille — et son travail prouve que créer pour les femmes ne signifie pas simplifier.
Ilaria Resta : l’outsider qui dirige Audemars Piguet
Elle vient du parfum. Pas de l’horlogerie. Et c’est précisément ce qui la rend fascinante.
Ilaria Resta est nommée CEO d’Audemars Piguet en juillet 2023, effective au 1er janvier 2024. Suisse-italienne, elle a passé vingt-deux ans chez Procter & Gamble, puis trois ans à la tête de la division Parfumerie & Ingrédients de Firmenich. Quand AP annonce sa nomination, le milieu horloger est surpris. Elle est une femme. Elle vient d’un autre secteur. Elle succède à François-Henry Bennahmias, figure quasi-mythique qui a transformé AP en phénomène culturel.
Mais c’est peut-être justement ce regard extérieur qui manquait. Dans une industrie qui peut avoir tendance à s’auto-contempler, une dirigeante formée à l’école du marketing de grande consommation et du luxe olfactif apporte quelque chose de différent : une compréhension des désirs, du désir comme moteur d’achat, de la narration de marque au-delà du seul produit.
Elle est la première femme à diriger Audemars Piguet — l’une des maisons les plus mythiques de la haute horlogerie, avec la Royal Oak comme icône absolue. Ce n’est pas rien.
Caroline Scheufele : contre le piège du « shrink it and pink it »
L’expression « shrink it and pink it » — rapetisser et rosir — désigne cette pratique paresseuse qui a longtemps caractérisé les montres dites « féminines » : prendre un modèle masculin, le rendre plus petit, lui ajouter des pierres ou le peindre en rose, et l’appeler collection femme. Un aveu d’impuissance créative doublé d’un mépris à peine voilé.
Caroline Scheufele, co-présidente et directrice artistique de Chopard, a passé trente ans à faire exactement le contraire. Dès 1993, elle conçoit la Happy Sport — première montre à combiner l’acier et les diamants mobiles dans le cadran, pièce immédiatement unique que ses collègues masculins lui promettaient de ne pas vendre un seul exemplaire. Elle est devenue l’un des best-sellers de la maison.
Scheufele a designé chaque montre féminine Chopard depuis trois décennies. Pas des dérivés. Des objets pensés depuis zéro pour un usage féminin réel — une femme qui porte sa montre au sport, au bureau, le soir. Ce pragmatisme élégant, cette attention au corps et au quotidien, c’est ce qui distingue un vrai design féminin d’un simple recyclage.
La parité : où en est-on vraiment ?
Ces cinq portraits sont inspirants. Ils sont aussi, en 2025, encore exceptionnels — et c’est là qu’il faut rester lucide.
En 2017, moins de 10% des femmes occupaient des postes de direction dans les 100 plus grandes entreprises suisses. L’horlogerie, industrie traditionnellement masculine dans ses strates supérieures, ne fait pas exception à la règle générale. Les maisons sont nombreuses, les CEO femmes se comptent sur les doigts d’une main.
La véritable avancée ne sera pas de compter les exceptions remarquables — même si elles méritent d’être racontées. Ce sera le jour où une femme à la tête d’AP ou de Piaget ne constituera plus une information en soi.
Jusqu’à ce jour-là, les portraits comme ceux-ci ont leur utilité : montrer que la compétence, la vision, l’audace créative — tout cela n’a jamais eu de genre. Que l’horlogerie, cet art du temps, appartient aussi à celles qui ont choisi de le dompter.
— Diane L.